Le marché mondial de l’art a retrouvé le chemin de la croissance en 2025, mais dans un environnement plus contraint et plus sélectif. Le dernier rapport Art Basel & UBS, décrypté ici, révèle les mutations profondes qui redéfinissent les règles du jeu pour les galeries, les artistes et les collectionneurs de demain.
Une reprise sous contraintes
Après deux années consécutives de contraction, le marché mondial de l’art a progressé de 4% en 2025, atteignant 59,6 milliards de dollars de ventes. Ce rebond, bien qu’encore en deçà du pic historique de 2022, témoigne d’une confiance renouvelée des collectionneurs, particulièrement visible au second semestre de l’année.
Mais cette croissance ne doit pas masquer les fragilités structurelles identifiées par le rapport, rédigé par l’économiste de la culture Dr Clare McAndrew (Arts Economics) :
- Hausse des coûts opérationnels (+5% en moyenne pour les galeries), pesant sur les marges.
- Fragmentation des échanges due aux tensions géopolitiques, aux droits de douane et aux barrières administratives.
- Concentration du marché : les ventes de lots supérieurs à 10 millions de dollars ont bondi de 30%, tandis que les transactions inférieures à 50 000 dollars reculent légèrement.
Le chiffre d’affaires global dit moins une euphorie retrouvée qu’un réajustement : le marché avance de nouveau, mais dans un environnement plus coûteux, plus attentif à la qualité des œuvres et à la solidité des acheteurs.
Deux moteurs de reprise : enchères et marchands
Le dynamisme des enchères publiques
Le secteur des enchères a été le principal moteur de la croissance en 2025, avec une hausse de 9% en valeur pour atteindre 20,7 milliards de dollars. Les quatre plus grandes maisons internationales (Christie’s, Sotheby’s, Phillips, Bonhams) ont généré un chiffre d’affaires combiné de 15,2 milliards de dollars, soit une progression de 12%.
Ce rebond s’explique par le retour de pièces majeures sur le marché et par un regain d’activité dans le segment haut de gamme :
- Les œuvres vendues plus d’un million de dollars ont augmenté de 21% en valeur.
- Les lots dépassant 10 millions de dollars ont progressé de 30%.
La résilience modeste des marchands
Le segment des marchands (galeries, dealers) a connu une croissance plus modeste de 2%, pour atteindre 34,8 milliards de dollars. Les résultats varient toutefois selon la taille des structures :
- Les grossistes (chiffre d’affaires > 10 millions de dollars) ont enregistré une hausse de 9%.
- Les grossistes moyens (1–10 millions) ont progressé de 5%.
- Les petits marchands (< 1 million) ont reculé de 3%.
Les foires d’art retrouvent une place structurante, représentant 35% du chiffre d’affaires des marchands, soit leur niveau le plus élevé depuis 2022. Pour les galeries, la participation aux événements internationaux reste un levier commercial essentiel, mais cette dépendance expose aussi aux barrières commerciales, aux coûts logistiques et aux contraintes administratives liées aux ventes transfrontalières.
Une géographie en mutation
La domination américaine
Les États-Unis demeurent le centre de gravité du marché, avec 44% des ventes mondiales et 26 milliards de dollars en 2025. Cette position s’explique par la concentration de la richesse, la disponibilité des œuvres de prestige et une infrastructure de marché mature.
L’Europe en ordre dispersé
- Le Royaume-Uni reste le deuxième marché mondial avec 18% des ventes (10,5 milliards de dollars), mais sa croissance est modeste (+2%).
- La France confirme sa quatrième place mondiale et sa première place dans l’Union européenne, avec 8% des ventes (4,5 milliards de dollars), soit une progression de 9% après deux années de recul.
- La Chine se maintient à la troisième place avec 14% des ventes, mais son marché reste volatile.
La jeune génération redéfinit les règles
Démographie des collectionneurs
74% des répondants à l’enquête appartiennent à la Gen Z (nés après 2000) et aux Millennials (nés après 1980). Ces jeunes collectionneurs ne se contentent pas d’acheter différemment : ils repensent les catégories mêmes de l’art.
Nouveaux médiums et nouvelles valeurs
- Les Millennials privilégient les œuvres sur papier et la photographie.
- La Gen Z s’intéresse massivement au design, aux objets de luxe/lifestyle (sneakers, voitures) et surtout à l’art vidéo et numérique, en forte hausse (particulièrement en France).
Mais au-delà des médiums, c’est l’approche qui change : les jeunes collectionneurs adoptent une démarche plus réflexive et fondée sur des valeurs, privilégiant des œuvres qui évoquent l’identité, la communauté et le sens. Une tendance qui s’inscrit dans une féminisation du marché : les femmes collectionneuses dépensent en moyenne 46% de plus que les hommes (et jusqu’à deux fois plus en Chine, au Japon et en Allemagne), achètent davantage d’artistes émergents et privilégient les artistes femmes (49% de leurs acquisitions contre 40% pour les hommes).
Nouveaux canaux d’achat
- 83% des achats se font via un marchand (galerie ou en ligne).
- 58% sont liés à une foire d’art (contre 39% en 2023).
- 51% des collectionneurs ont acheté via Instagram, soulignant l’impact des réseaux sociaux dans la découverte et l’acquisition d’œuvres.
L’IA et l’art numérique : un défi et une opportunité
Le rapport identifie l’intelligence artificielle comme l’un des sujets majeurs de 2026. À partir d’août 2026, les règles de transparence de l’UE exigeront un étiquetage clair des contenus générés ou manipulés par IA exposés ou mis en vente en Europe, afin d’éviter les attributions erronées.
Cette régulation intervient dans un contexte d’incertitude autour de la manière dont les œuvres faites ou adaptées avec l’IA doivent être montrées et vendues. Les galeries pionnières (comme Pace, Unit London, ou Artifex Lab en France) commencent à intégrer ces œuvres, mais le marché reste fragmenté entre :
- Collectionneurs technophiles (surtout Gen Z) qui voient l’IA comme une extension naturelle de la créativité.
- Collectionneurs traditionnels qui restent sceptiques face à un art « dématérialisé » ou « reproductible ».
Perspectives 2026 : un optimisme prudent
À l’aube de 2026, le sentiment général est à l’optimisme mesuré :
- 43% des marchands et 48% des maisons de ventes de taille moyenne anticipent une amélioration de leur chiffre d’affaires.
- 38% prévoient une stabilité, tandis que 19% anticipent un recul.
Le marché de l’art n’a pas retrouvé l’insouciance des années d’expansion, mais il a retrouvé un mouvement. La reprise vient d’abord des enchères et du segment haut de gamme, tandis que les marchands doivent composer avec des coûts en hausse et une concurrence accrue.
Ce que cela signifie pour les acteurs du secteur
Pour les galeries
- Diversifier les médiums : intégrer l’art numérique, la vidéo, le design pour attirer les jeunes collectionneurs.
- Renforcer la présence en ligne : Instagram et les plateformes digitales sont devenus des canaux de vente majeurs.
- Participer aux foires : elles représentent désormais plus d’un tiers du chiffre d’affaires des marchands.
- Anticiper la régulation IA : le labeling des œuvres générées par IA deviendra obligatoire en Europe.
Pour les artistes
- Valoriser la narration : les jeunes collectionneurs cherchent du sens, de l’identité, de la communauté.
- Explorer l’hybridation : combiner technique traditionnelle et outils numériques/IA pour se différencier.
- Travailler sa présence digitale : Instagram, plateformes spécialisées, NFT comme certificat d’authenticité.
Pour les collectionneurs
- Diversifier les acquisitions : ne pas se limiter aux catégories traditionnelles.
- Soutenir les artistes émergents : surtout les femmes et les artistes de la diversité, dont les cotes sont en progression.
- Anticiper la conservation : les œuvres numériques et IA nécessitent des stratégies de préservation spécifiques.
